Arthur Rimbaud - La lettre du voyant

Publié le par profmireille.over-blog.com

 

arthur rimbaudL’enfant prodige( il écrit à 17 ans Le bateau ivre et La lettre du voyant), le révolté par excellence. Cet esprit de révolte se révèle dés qu’il est adolescent à travers le refus du conformisme familial et provincial, de la morale de la tradition de la routine. Rimbaud, qui naît à Charleville, petite ville de province dans les Ardennes, abandonné du père, vit avec une mère autoritaire et murée dans les conventions sociales et religieuses. Il est à l’époque un enfant sage et studieux qui se fait remarquer par l’excellence de ses premières compositions littéraires et son intelligence brillante . Mais sous les apparences de bon enfant sage Rimbaud cache une âme révoltée et une imagination sans limites aspirant à la liberté absolue. Il commence à étouffer chez lui et dès 1870 il commence une vie de révolté vagabond. Il se lie à un jeune professeur de 21 ans Georges Izambard qui lui fait connaître Baudelaire. Il lit beaucoup et commence ses premières fugues en France et en Belgique et enfin en 1871 il se rend à Paris où il vit l’expérience de la Commune, de la révolte politique, à coté des ouvriers et des Communards qui lui donne l’espoir de pouvoir instaurer une société différente redonnant leur place aux instincts et restaurant l’amour universel.

C’est à la même époque qu’il commence sa révolte poétique, révélée par le poème Le bateau ivre et La lettre du voyant

LA LETTRE DU VOYANT

Rimbaud a exposé sa poétique dans deux lettres, l’une écrite à Izambard et l’autre envoyée à Paul Demeny deux jours plus tard ; c’est le texte de la deuxième lettre qui est la version la plus importante de cette poétique.

Dans cette lettre il fixe son programme révolutionnaire :

  • l’expérience de la voyance

  • la création d’une nouvelle langue

  • le poète interprète du progrès social.

Voici un extrait de la lettre adressée à Paul Demeny, le 15 mai 1871, qui annonce le nouveau chemin que prendra la poésie de Rimbaud:


A Paul Demeny
à Douai

Charleville, 15 mai 1871.
J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle;
Voici de la prose sur l'avenir de la poésie  

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La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoistes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences.
Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !
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Donc le poète est vraiment voleur de feu.

Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions. Si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue ;

- Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! Il faut être académicien, plus mort qu'un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! -

Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps, dans l'âme universelle : il donnerait plus que la formule de sa pensée, que l'annotation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !

 

La poésie de Rimbaud exprime l’élan de l’homme vers l’invisible, l’inconnu, comme développement des forces humaines au-delà de leurs limites et comme libération des contraintes, des idées reçues. Le meilleur poète n’est donc pas le plus logique, le plus conscient, le plus raisonnable, mais celui qui aura su s’enrichir en cultivant son âme, en y ajoutant des cordes nouvelles capables de vibrer même à son insu. L’homme médiocre, prisonnier de sa raison et de ses préjugés ne peut pas connaître cet épanouissement total qui lui permet d’arriver à l’inconnu Donc pour se mettre en contact avec ce monde mystérieux et pour atteindre cet état de perméabilité à l’univers poétique le poète doit se faire voyant.

L’expérience de la voyance part d’un repli sur soi-même( « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, il l’apprend…….), de l’exploration et l’approvisionnement de son âme. «  Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens…… ».Le poète s’écarte des règles de la morale, de l’équilibre, de la mesure et se met volontairement dans une condition limite, dépossédé de la capacité de contrôle de la raison, de la morale ; le moi du poète procède donc à la prise de possession sensorielle et mentale du monde à travers toute sorte d’expérience (l’alcool, le haschisch, la débauche, l’homosexualité) qui, en modifiant une sensibilité limitée chez les autres par les règles sociales et morales, doivent permettre les visions, les hallucinations, révélatrices de ce monde mystérieux qui échappe aux lois de la logique. L’expérience de la voyance, avec ses désordres, ses excès et ses délires conduit le poète aux limites de la folie, de la maladie mentale et le condamne à la solitude, à l’incompréhension, à vivre en marge, aliéné, condition indispensable pour être le suprême Savant.

Rimbaud réinvestit  le mythe de Prométhée qui déroba le feu pour le donner aux hommes. Il s’agit de voler le feu, c’est-à-dire de capturer les visions, les sensations et de savoir les restituer aux hommes. Ainsi le poète apporte la lumière, il est chargé de "faire sentir, palper, écouter ses inventions, (…) ce qu’il rapporte de là-bas".
Ainsi le poète, comme Prométhée, se doit d’apporter la lumière aux autres hommes, et accepter, comme Prométhée, d’en souffrir et d’être puni.
Il a mission de transmettre, et cela impose un mode de transmission : la langue.

Pour exprimer ces visions et susciter la voyance chez les lecteurs, le poète doit donc renouveler réinventer une nouvelle langue « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résument tout, parfums, sons, couleurs…. », riche en images sensorielles et synestésiques, succession d’images, de métaphores tentant d’approcher au plus près le télescopage des visions, des sensations de ce qu’il rapporte de là-bas.. Cette langue doit être profondément humaine c’est-à-dire réelle, authentique, universelle, qui permet une communication totale ; c’est la condition qui permettra à la langue du voyant de devenir un jour norme. Réalité absorbée par tous, bien social, capable de changer le monde, la vie et les rapports parmi les hommes. Le poète doit être donc l’interprète du progrès social meme si la société méconnaît et refuse ses idéaux qui sont en avance sur son temps. Seul l’avenir saura reconnaître son intelligence, son génie.

Ainsi Rimbaud définit la fonction du poète : accéder à l’inaccessible, trouver, produire les moyens linguistiques de le transmettre et ainsi participer au progrès de l’humanité.

Publié dans Littérature

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Jerome 22/11/2011


Bravo Mireille, un super blog qui te ressemble !