A.Rimbaud - Une saison en enfer - Alchimie du verbe ( 1873)

Publié le par profmireille.over-blog.com

Voilà un extrait de l'Alchimie du verbe de Rimbaud:

 

À moi. L'histoire d'une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

J'inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.

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La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe.

Je m'habituai à l'hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi.

Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots !

Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J'étais oisif, en proie à une lourde fièvre : j'enviais la félicité des bêtes, - les chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité !

Mon caractère s'aigrissait. je disais adieu au monde dans d'espèces de romances

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Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J'étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre et des tourbillons.

Cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté.

 

ANALYSE

 

L'œuvre Une saison en enfer se présente comme le récit de l'expérience des deux années précédentes, de l'errance en compagnie de Verlaine, période dans laquelle drogue, absinthe, homosexualité, tout a été éprouvé, période de la voyance, de l'exploration de l'inconnu, de l'élaboration d'un nouveau langage,qui s'est terminé avec la brouille avec Verlaine.

Mais dès mai 1871, le théoricien Rimbaud pressentait les limites de cette démarche : notamment car les visions perçues étaient inintelligibles; s'ajoute à cela le risque de folie.

Alchimie du verbe représente une étape bilan qui va se traduire par une analyse de cette expérience poétique personnelle et dont il va dégager a posteriori les réelles limites; il fait une autocritique de son parcours chaotique et reconnaît ses erreurs; il stigmatise la crédulité,la naïveté dont il a fait preuve;c'est un constat lucide où Rimbaud étudie avec précision ses goûts, ses recherches et où il rend compte de sa progression vers la maladie et la folie (créatrices).

Rimbaud utilise l'imparfait et le passé simple pour bien préciser qu'il s'agit d'une expérience poétique révolue, qu'il cherche à oublier; à la fin du texte Rimbaud semble donc dire définitivement «Adieu» ( «Cela s'est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté)».à une poésie qui, constate-t-il, n'a cessé de lui mentir, il prend conscience de impossibilité de poursuivre cette expérience poétique et décide d'enterrer son imagination: «J'ai cru acquérir des pouvoir surnaturels. Eh bien! Je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs».

Toutefois le brouillon permet de préciser le sens de la phrase : « Je sais aujourd’hui saluer la beauté ». On y lit : « Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style. Maintenant je puis dire que l'art est une sottise». Ce n'est donc pas à la littérature qu'il disait adieu, mais à une certaine forme de littérature, à la poésie de type verlainien, à la versification aussi, considérée comme un « art» purement formel.

En effet on a pensé très longtemps qu' Une Saison en enfer était la dernière œuvre de Rimbaud. Pourtant, les Illuminations y sont postérieures : Une Saison en enfer ne traduit donc pas comme on pourrait le penser, un renoncement à la poésie mais plutôt un renoncement à un certain type de poésie. Rimbaud abandonne en effet les vers traditionnels pour de la prose poétique dans le recueil  Illuminations.

 

Alchimie du verbe comprend trois parties faites d'une alternance de poésies suivies de réflexions non versifiées, en prose

A la recherche d'une méthode: « A moi. L'histoire d'une de mes folies....... »Rimbaud manifeste tout d'abord la volonté de refuser la tradition ( le réalisme pictural et poétique) révèle ses goûts : il aime les choses étranges, démodées, bizarres, il a le goût du merveilleux et une inclination naturelle à la rêverie, au dépaysement.

La création d'un nouveau langage poétique et la fixation des vertiges:« J'inventai la couleurs des voyelles... »Rimbaud veut créer, inventer un nouveau langage poétique: comme l'alchimiste réussit à fabriquer l'or après l'avoir épuré des substances brutes ou impures, ainsi Rimbaud croit qu'il existe une substance du langage qu'on peut manipuler afin qu'elle devienne autre chose ( « Tu m'as donné ta boue et j'en fait de l'or », disait déjà Baudelaire), il veut jouer avec les voyelles, les couleurs et inventer un langage poétique « accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens »qui n'est plus simple représentation du réel mais vérité originelle exprimant l'être avec son corps et son imaginaire, mêlant toutes les sensations, riches en images sensorielles, synesthésies.

« Ce fut d'abord une étude..... »Poursuivant sa démarche de la création poétique, Rimbaud s'exerce à exprimer l'inexprimable; il est question de prendre pour objet de poésie et d'étude le silence, l'inexprimable, les vertiges, les visions, le monde de inconscient et du rêve et de les fixer par le langage qui, dès lors, ne peut plus être descriptif; la poésie de Rimbaud abandonne donc la logique et se met au service de l'imaginaire halluciné.

L'entrainement à l'hallucination et la peur de la folie: « Je m'habituai à l'hallucination simple »Pour prendre possession de ce monde, Rimbaud s'entraine à l'hallucination ( la voyance) jusqu'aux limites de la folie qui devient puissance créatrice; le poète qui réussit à se mettre en contact avec ce monde devient le fabricateur d'un autre monde, fait surgir des visions révélatrices d'un univers caché dont le nôtre n'est qu'un reflet. Cette expérience de la voyance avec ses désordres, ses excès, ses hallucinations, ses délires le conduit aux limites de la maladie mentale et le condamne à la solitude parce que la soif de liberté le condamne à refuser tout ce qui règle et gouverne le monde, à vivre loin de la réalité, en marge de ce monde, aliéné, désadapté

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